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Ganterie : un secteur qui garde la main

La ganterie française, issue d’une tradition artisanale séculaire, emploie aujourd’hui 350 salariés et réalise un chiffre d’affaires globale de 50 millions d’euros. Elle regroupe encore une quinzaine d’entreprises en France : la moitié, adhérentes à la Fédération Française de la Ganterie, sont toutes labellisées Entreprise du Patrimoine Vivant, une reconnaissance de leur savoir-faire.

 

Une production de 350 000 paires de gants par an

La ganterie française regroupe les fabricants de gants de Grenoble, spécialisés à l’origine dans la peau de chevreau, et les fabricants de gants de Saint-Junien (Haute-Vienne) et Millau (Aveyron), spécialisés dans les gants d’agneau et de chevreau comme dans les peaux exotiques.

La filière française assure chaque année la production de gants moyen et haut de gamme d’environ 350 000 paires. En collaboration avec les créateurs, elle travaille aussi pour la haute couture, vitrine prestigieuse de son savoir-faire de longue tradition.

Les corporations de gantiers sont en effet identifiées dès le Moyen-Age, là où se pratiquait l’élevage intensif de chevreaux et d’agneaux : dans le Dauphiné, à Grenoble mais aussi dans le Massif central. On a compté plusieurs centaines d’entreprises à l’apogée de l’industrie gantière entre 1850 et 1920.

 « C’est Xavier Jouvin, inventeur grenoblois de l’emporte-pièce, qui va contribuer à accélérer le rythme de production » explique Jean Strazzeri, président de la Fédération Française de la Ganterie et lui-même gantier. « Entre 1836 et 1870, plus de 32 000 personnes travaillent alors dans le métier à Grenoble ». Cette invention va véritablement révolutionner le secteur en permettant de découper jusqu’à 5 paires à la fois.

Mais en 1931, c’est Millau qui ravit à Grenoble la première place sur le marché français du gant, tandis qu’à Saint-Junien la notoriété du gant produit a franchi les frontières nationales. La mondialisation a, depuis, rebattu les cartes de ce métier de main d’œuvre avec le développement d’une forte concurrence asiatique.

Crédit photo: Philémon d'Andurain

 

Une renommée internationale

La renommée internationale des gants français s’est toutefois poursuivie, permettant aux gantiers de l’Hexagone de pérenniser leur héritage. La haute couture et les maisons de luxe constituent un marché porteur, source de créativité et d’innovation, et le « Made in France » reste très apprécié à l’export.

Mais certaines maisons, jusque-là indépendantes, ont changé de main : la Ganterie de Saint-Junien a rejoint Hermès en 1998, et Causse la maison Chanel en 2012.  En 2013, c’est au tour de Lavabre Cadet d’entrer dans le groupe Camille Fournet.

Tous les adhérents de la Fédération Française de la Ganterie  sont certifiés Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV) : ce label est depuis 2005 accordé par le ministère de l’Economie et des Finances pour un durée renouvelable de cinq ans, après avoir vérifié si l’activité est bien réalisée sur le sol national à partir de matières premières de qualité, selon des savoir-faire particuliers.

Aucun animal n’est élevé pour sa peau en France – ils le sont pour leur viande ou leur lait-, celle-ci étant considérée comme un déchet par l’industrie alimentaire. Dans la région de Millau, l’un des principaux berceaux de la ganterie se sont développés des savoir-faire pour recycler, délainer, transformer et teindre les toisons animales, dès le Moyen-Age, en raison de nombreux élevages présents en Aveyron.

De même à Saint-Junien, une activité de mégisserie a vu le jour au XIe siècle. On recensait également à l’époque des experts en cuirs dans les régions de Grenoble et de Niort et à proximité des artisans qui s’employaient à transformer les peausseries les plus souples en protections pour les mains.

 

Une grande expertise

Le métier de gantier implique une grande expertise : il faut habiller de façon symétrique les deux parties du corps qui totalisent le plus d’articulations et ne cessent de bouger. La sélection du cuir, son façonnage à la main dans tous les sens, puis la découpe à l’emporte-pièce et au scalpel et pour terminer la réalisation des fines coutures à l’intérieur de chaque doigt - afin que l’accessoire ne vrille pas ni ne serre, ni ne baille, et qu’il allie « comme un gant » - réclament une grande dextérité.

Crédit photos: Philémon d'Andurain

 

Des ventes sur tous les réseaux

Les gantiers français ont développé leur propre site de vente, et souvent ils ont aussi une boutique en propre. Ces e-shops délivrent toutes les informations pour choisir sa paire dans la bonne taille. Les commandes aux particuliers sont expédiées depuis les ateliers. Un système de vente en direct qui s’avère à la fois écologique, vertueux et rapide. Ces achats, en effet, ne transitent par la plateforme  d’un grand site marchand qui peut se trouver à l’autre bout du monde. Et le fruit de leur vente vient ainsi soutenir une entreprise française qui préserve des savoir-faire et créé de l’emploi.

 

Agnelle : une histoire d’entrepreneuses

C’est en 1937 que l’arrière-grand-père de la dirigeante actuelle, Sophie Grégoire, crée Agnelle à Saint-Junien. Son départ à la guerre en 1939 conduit l’entreprise à être placée sous la houlette de son épouse Marie-Louise, bâtisseuse d’une usine moderniste, qui meurt à 45 ans seulement. Sa fille Josy Le Royer, vivant alors au Pérou, décide de revenir et de prendre à son tour les rênes de la société.  Elle développe les relations avec la haute couture (Christian Dior, Yves Saint-Laurent, Lanvin) et les jeunes créateurs du moment tels qu’Alaïa, Jean-Paul Gaultier, Thierry Mugler ou Jean Charles de Catelbajac.

Cédée en 1999 au groupe américain Well Lamont, la ganterie Agnelle est rachetée par Sophie Grégoire en 2001, qui reprend ainsi le flambeau de l’entreprise familiale.

Elle-même a déjà apporté son empreinte à l’entreprise, en créant, dès 1988, un atelier aux Philippines. Les artisans de cet atelier sont formés par des artisans de Saint-Junien et fabriquent des gants à partir des cuirs importés des mégisseries françaises.

Sophie Grégoire a aussi initié la création de la marque Agnelle et de ses propres collections, il y a plus de vingt ans. Et déjà, la nouvelle génération de prépare pour la suite avec Alix, 24 ans seulement, qui fait actuellement son alternance dans une marque de bijoux fantaisie.

Pour l’heure, Agnelle produit entre 60 et 100 000 paires de gants par an, et réalise 60% de son chiffre d’affaires à l’exportation. La société compte 15 salariés en France et une centaine dans son atelier philippin, spécialisé notamment dans « le cousu-main », mis en place selon le savoir-faire français.

« Nous développons nos ventes sur tous les canaux de distribution, dans la boutique parisienne comme sur internet depuis cinq ans. Cela doit se faire naturellement. Cette année, la boutique en ligne a littéralement explosé » explique Sophie Grégoire.

A l’international, les gants Agnelle sont exportés vers les Etats-Unis, le Japon, la Corée, la Russie et au Royaume-Uni, où une collaboration étroite avec les douanes permet de s’adapter au Brexit.

« Nous travaillons beaucoup pour sortir de la saisonnalité, plusieurs développements sont en cours ». Depuis un an, l’entreprise fabrique des gants de moto pour homme et femme et déploie sa gamme pour répondre à la demande des nouveaux adeptes du vélo.

Exemples de son savoir-faire, Agnelle développe des gants parfumés pour la maison Guerlain ou encore des gants de conduite avec les Champagnes Veuve Clicquot.

Quant au label EPV, garant d’un savoir-faire français de qualité, il permet à l’entreprise de se distinguer, notamment à l’international.

Pour la suite, Agnelle commence à réfléchir à la formation de nouvelles couturières. « Nous avons le savoir-faire, mais il faut le transmettre et cela prend deux ans. Nous le faisons aux Philippines depuis plus de trente ans. Si on nous le demande, nous accueillons en stage des gens habiles de leurs mains venant notamment de la maroquinerie. Cela nous semble important d’avoir une transversalité dans les métiers du cuir » conclut Sophie Grégoire.

 

Lavabre Cadet très appréciée des hommes

Lavabre Cadet a été créée en 1946 à Millau, dans la pure tradition gantière française. L’entreprise a proposé ses gants, partout même à Paris, où elle a réalisé de nombreux développements pour les grands couturiers et les grandes maisons françaises.

« Il est cependant difficile de rivaliser pour la production française, nous participons aux défilés mais la production en série se fait souvent ailleurs » reconnaît Marie-Hélène Guélon, directrice commerciale de Lavabre Cadet. Alors que le gant a longtemps fait partie de la panoplie de l’élégance, il est aujourd’hui surtout saisonnier et moins essentiel à la garde-robe qu’autrefois.

« Certaines femmes affectionnent encore cet accessoire mais nous avons surtout une très belle clientèle masculine, un peu dandy. Globalement, nous constatons depuis deux ans un retour du gant dans les tendances. Pour les hommes, c’est un produit qui plait, élégant et chaud. Quant aux femmes, elles reviennent à l’élégance. L’introduction récente de notre gamme tactile a également redynamisé l’intérêt pour les gants ».

Depuis 2013, Lavabre Cadet a rejoint le groupe maroquinier Camille Fournet présent dans le cuir depuis 75 ans et qui s’est fortement investi dans la survie de l’industrie gantière. Dès lors, Camille Fournet a introduit le gant dans ses collections, la marque a été conservée et les gants sont griffés Lavabre Cadet.

A Millau, la société emploie 4 salariés dont 1 coupeur et 2 couturières pour une production annuelle qui avoisine 1000 paires par an. Lavabre Cadet fournit deux clientèles : à travers les boutiques Camille Fournet, et des clients revendeurs à Hong Kong, aux Etats-Unis ou au Royaume-Uni ainsi que des tailleurs français.

Crédit photo: Lavabre Cadet

Dans sa boutique de la rue Cambon à Paris, elle vend sa gamme de gants prêt-à-porter et réalise des gants sur mesure pour une clientèle exigeante. « Nous prenons les empreintes, réalisons à la demande des renforts… Ce sont de très belles pièces, on se fait vraiment plaisir » explique Marie-Hélène Guélon. L’entreprise développe également la fabrication de gants orthopédiques pour des mutilés, des accidentés, au moyen de patrons faits à la main à Millau.

L’entreprise sait, par ailleurs, innover : elle a lancé avec succès des gants tactiles permettant de tapoter sur les touches d’un téléphone sans enlever son gant. Elle fabrique, en outre, des gants sur mesure pour les créateurs, des gants d’opéra qui montent très haut au niveau du bras et des gants de théâtre, à la demande.

Crédit photo: Pascale Arnaud

Pour assurer la pérennité de sa production, elle réfléchit à l’intégration d’une personne en alternance pour commencer la transmission. « Nous pensons peut-être à former du personnel venant de Camille Fournet. Nous recevons beaucoup d’emails de jeunes qui s’intéressent au métier. Les Compagnons du Devoir ont beaucoup de succès ». A noter que de son côté, le groupe Camille Fournet prévoit lui la mise en place d’un CFA d’entreprise pour la formation des jeunes maroquiniers.

Les mêmes valeurs rapprochent en effet les deux entreprises et la même confiance est accordée au travail de la main. A Millau, les gants sont dessinés, créés et assemblés par les artisans de Lavabre Cadet dont le travail est reconnu à travers le label EPV. Chaque gant qui sort des ateliers est coupé, cousu et dressé selon des méthodes traditionnelles transmises au fil des générations de maîtres gantiers. Les outils utilisés et les techniques employées, intemporelles, sont ceux de la haute ganterie française.

Enfin, l’entreprise joue pleinement le jeu du sur-mesure par sa maîtrise de cuirs inédits. « Nous sommes très fidèles à nos fournisseurs qui nous apportent une très belle qualité de matières et nous travaillons avec eux depuis longtemps » conclut Marie-Hélène Guélon.

 

Lesdiguières-Barnier : préparer la transmission du métier

C’est en 1964 que Jean Strazzeri intègre comme apprenti la société Lesdiguières-Barnier dont il prend la direction en 1979. « Nous étions 50 personnes quand j’y suis entré puis 10 quand j’en ai pris la direction : la baisse d’activité m’a contraint à intégrer toutes les tâches de la fabrication !» explique celui qui est Meilleur ouvrier de France, le seul dans sa discipline, la ganterie.

Aujourd’hui, Lesdiguières-Barnier emploie 6 salariés dont la moitié en complément de retraite. Parmi eux, 1 coupeur et deux couturières, qui travaillent à domicile sur des formes fournies par l’entreprise.

Dernier fabricant grenoblois de gants sur mesure, Jean Strazzeri réalise toutes les étapes de la confection, du triage des peaux de chevreaux à la coupe de 22 pièces de cuir à assembler, de l’assortiment des couleurs aux finitions.

Crédit photo: Lesdiguières-Barnier

 « Toutes les écoles de formation à la ganterie ont fermé leurs portes, cela fait plus de vingt ans que je me bats pour rouvrir des classes car il est très difficile pour une petite entreprise de faire de la formation en interne ».  Il y a trois ans, une classe de couture a ouvert au lycée du Dauphiné à Romans, dont les formateurs sont issus du monde de la maroquinerie et de la chaussure. « Mais il faut créer une classe de coupe. L’activité artisanale de la ganterie implique d’être polyvalent » précise-t-il.

 « On pourrait multiplier par trois ou quatre le chiffre d’affaires, notamment à l’étranger, et les emplois, mais on manque de personnel qualifié » regrette Jean Strazzeri. Son objectif est d’ouvrir courant 2021, « au plus tard en septembre » un lieu de formation et d’histoire de la ganterie à Grenoble. « Nous disposons déjà du local, il reste la structure à monter. Nous y formerons 2 à 3 coupeurs et 3 à 4 couturières » indique-t-il.

Lesdiguières-Barnier fabrique quelque 200 à 300 paires de gants par mois. Pour les commercialiser, l’entreprise compte une boutique au centre de Grenoble et développe actuellement un site de vente en ligne. Elle travaille aussi à l’export (10 à 20% du chiffre d’affaires) pour l’essentiel en Suisse et aux Etats-Unis.

Répondant à la demande de commandes spéciales, elle travaille aussi pour le cinéma ou le théâtre. Des magasins spécialisés lui passent également commande régulièrement. Lesdiguières-Barnier a obtenu le label EPV en 2008.

Crédit photo: Lesdiguières-Barnier

 

L’équipe Avisé

 

Crédit photo : Philémon d'Andurain